De l’avenir des religions


Robert M. Price

 Chacun se verra bientôt dans l’obligation de penser par soi-même en matière religieuse. Bien rares seront les gens dont les croyances correspondront exactement au credo d’une religion donnée. Les forces conquérantes de la modernité scientifique et du pluralisme culturel, qui ne sauraient être repoussées, sont à l’origine de ce que le théologien et sociologue Peter L. Berger appelle “l’impératif hérétique”. Qu’en résultera-t-il pour les grandes traditions religieuses de l’histoire ? Seront-elles reléguées au musée, comme les religions de l’Antiquité ?

Les sociétés traditionnelles vivent en circuit fermé. Les contacts avec d’autres cultures n’y sont que marginaux et intermittents. Tout le monde y partage les mêmes idées sur l’ici-bas et l’au-delà. Elles constituent, comme l’écrit Berger, un “univers cognitif” où l’on vit dans une heureuse ignorance de vues concurrentes. On peut, certes, être vaguement conscient qu’il y a des gens qui ne partagent pas cette vérité, mais on les tient pour des ignorants ou des sauvages plutôt que pour des semblables : nul besoin de prendre leurs croyances au sérieux. C’est ainsi que les guerres de religion, les chasses aux sorcières ou les pogroms ne posent pas vraiment de problème moral.

Tant qu’une civilisation subit relativement peu d’influences extérieures, la religion traditionnelle ne peut en être distinguée. Elle constitue ce que Berger nomme un “firmament sacré”. Lois, coutumes, valeurs, histoires et institutions en découlent et trouvent en elle leur légitimité. Les moindres détails de l’ancienne législation israélite ne sont-ils pas issus de la bouche de Yahvé ? Il ne peut y avoir de réelle séparation entre Église et État, ni de différence significative entre identités ethnique et religieuse.

Que se passe-t-il quand les cultures s’interpénètrent, quand les sujets d’une culture dominante apprennent à connaître des étrangers comme leurs semblables, et non plus comme des caricatures ? C’est ce qui s’est produit dans le monde hellénistique, à la suite des conquêtes d’Alexandre le Grand. La diffusion de la langue grecque a permis une fécondation réciproque et durable des cultures. Pendant plusieurs siècles, le commerce et les voyages en ont été grandement facilités : les idées, les biens et l’art circulaient librement d’un bout du monde à l’autre. La Bible juive a été traduite en grec, et certaines statues du Bouddha ressemblaient à celles d’Apollon. Les idées religieuses de l’Asie sont passées en Europe. Les cultes de Mithra et d’Isis sont devenus des religions universelles, concurrençant les dieux en perte de vitesse du panthéon olympien. Le judaïsme et le christianisme ont fait école jusqu’en Occident.

Il s’en est suivi une crise des religions traditionnelles. Le judaïsme faillit succomber au culte de Dionysos et menaça de se réinterpréter comme une pâle copie du platonisme. De nombreux païens, surtout parmi les intellectuels, se tournaient vers la philosophie populaire, la divination et les cultes à mystères importés de l’Orient, se soumettant à des rites d’initiation coûteux dans l’espoir d’obtenir des bienfaits en ce monde et un salut dans l’autre. Cependant l’excès de l’offre entraînait ce que Rodney Stark appelle “l’inflation religieuse”. On pouvait adhérer à autant de sectes qu’on voulait et se constituer un portefeuille de salut diversifié, pour parer à toute éventualité. Mais dès lors on ne se sentait plus vraiment lié à aucun placement particulier. Du reste, il était courant d’établir des correspondances entre les divinités, les mêmes dieux se révélant sous des noms différents. Les syncrétismes combinaient des éléments de diverses provenances. C’est seulement lorsque le christianisme s’éleva au rang de religion d’État de l’Empire romain et finit par éliminer presque tous ses concurrents que l’on vit la restauration d’une culture traditionnelle monolithique.

Jean-François Lyotard, dans La condition postmoderne, parle du grand récit par lequel chaque culture se comprend. Ce récit, historique ou mythique, raconte les origines de la communauté nationale et religieuse. Le grand récit d’Israël, c’est la saga biblique d’Abraham, de l’Exode, de la monarchie, de l’exil et de la restauration. Celui des États-Unis passe par les colonies, la révolution, la guerre de sécession, l’assassinat de Lincoln, la destinée manifeste, la grande dépression, les deux guerres mondiales et la guerre froide. Tout comme le grand récit d’Israël annonce à chaque génération juive qu’elle constitue le peuple élu de Dieu, de même les grands événements de l’histoire américaine (soigneusement sélectionnés parmi une masse de faits moins héroïques) nous rendent fiers d’être Américains. Il y a des temps particuliers où l’on va chercher ces grands récits dans la bibliothèque pour les relire, comme on reverrait son film favori : par exemple, pour la Pâque où le 4 juillet. Sans cela nous ne saurions plus qui nous sommes en tant que peuple (juif, chrétien ou américain). Rien ne nous définirait. Nous nous retrouverions en scène sans texte.

Certaines civilisations orales considèrent que le monde s’épuise et que la mise en scène annuelle du mythe de création le renouvelle. D’une manière analogue, les récitations régulières de notre grand récit lui redonnent du sens au moment même où il tend à se fondre dans le décor. Ce sens, bien sûr, relève de la narration, voire de la fiction ; chacun de nous ne vit-il pas ainsi sa propre histoire, héroïque ou banale, tragédie ou comédie ?

Mais les choses ont changé, en Occident et ailleurs. Nous vivons un pluralisme sans précédent depuis l’époque hellénistique. Depuis leur fondation, les États-Unis sont un asile pour les réfugiés, pionniers, colons, missionnaires et aventuriers de toutes origines. Il est vite devenu évident qu’il ne pouvait pas y avoir de religion d’État en Amérique. Aucune Église n’y a jamais atteint une position dominante. L’arrivée d’immigrants en provenance de contrées hindoues, bouddhistes et musulmanes, ainsi que de missionnaires diffusant (et inventant quelquefois) de nouvelles religions n’a fait que démultiplier cette diversité. Dans ces conditions, qu’advient-il de notre firmament sacré ?

Notre grand récit s’effiloche, comme en témoignent les controverses sur les manuels d’histoire, où l’oppression et l’apport jusqu’ici négligés des minorités ethniques sont désormais mis en lumière. Il en résulte un système de représentativité par quotas dans lequel plusieurs récits viennent fragmenter l’ancien grand récit et se substituer partiellement à lui. Naguère nous étions fiers d’avoir vaincu les Indiens. Aujourd’hui nous en avons honte. Que signifie encore être Américain ?

Certains soutiennent que seul un récit chrétien devrait nous déterminer. D’où les disputes sur l’enseignement de la Bible dans les écoles publiques. Mais c’est là une cause perdue. Si l’Amérique a jamais été un pays chrétien, elle ne l’est plus. Ainsi que Harvey Cox l’a montré il y a plus de trente ans, nous vivons un phénomène de sécularisation et non de sécularisme. Le sécularisme impose une idéologie anti-religieuse. La sécularisation ne fait que sanctionner l’absence d’idéologie dominante. Nous avons beaucoup trop de religions en Amérique pour qu’aucune serve de firmament sacré à tout le monde. Pour autant, n’avons-nous plus besoin d’un firmament sacré pour échapper au chaos, pour vivre ensemble avec des règles et des valeurs communes ?

La réponse américaine à cette question est double : le contrat social et la religion civile. La Constitution ne pose pas vraiment de système de valeurs. Elle requiert simplement que nous n’entravions pas la liberté des autres : nous privilégions la liberté individuelle. Nos lois ne sont pas fondées sur la morale mais sur un principe de non-ingérence. L’autorisation de l’avortement n’exprime pas une sanction éthique, simplement la conviction que le gouvernement n’a pas à intervenir dans ce domaine. En matière religieuse, chacun peut faire ce qu’il veut, hormis m’offrir en sacrifice humain! Votre liberté finit là où la mienne commence. Arrangement purement pragmatique, et somme toute excellente manière de gérer le pluralisme : vivre et laisser vivre.

Mais cela ne fait pas une identité nationale ! C’est là qu’intervient la religion civile américaine : Nos vrais textes sacrés sont la Déclaration d’indépendance, la Constitution et la Charte des droits fondamentaux. Nous avons la guerre d’indépendance pour Exode, les Pères fondateurs pour patriarches. L’émotion soulevée il y a quelques années par ceux qui mettaient le feu au drapeau américain a bien montré qu’un tel acte ne relevait pas de la liberté d’expression mais du sacrilège et du blasphème. Nos fêtes nationales sont des fêtes religieuses. En fait, les Américains religieux pratiquent deux religions. Tout comme les immigrants doivent apprendre l’anglais comme seconde langue, ils doivent s’initier au patriotisme américain comme à une seconde religion.

Nous sommes fiers de nos origines ethniques, mais notre identité nationale est américaine. De même, nous avons des origines religieuses différentes mais notre identité religieuse nationale est l’américanisme ; son credo, c’est “Que Dieu bénisse l’Amérique. Les valeurs et les croyances religieuses de chacun ont de moins en moins de poids dans le cadre d’une culture pluraliste, où les décisions politiques sont prises en fonction de considérations pratiques. Ainsi la religion devient une affaire privée, une sorte de passe-temps, au même titre que l’adhésion à un club sportif.

C’est pour décrire la situation des Américains que Peter Berger a parlé d’“impératif hérétique”. L’hérésie, étymologiquement, c’est le choix; c’est à peu près ce que George Orwell appelait “le délit de pensée” : quand le bon chrétien médiéval se laissait nourrir par sa sainte mère l’Église, c’était le comble de l’effronterie que de prétendre choisir ses croyances ! Un credo à la carte ne pouvait être que faux. Chacun ployait devant l’institution. Mais s’il n’y a plus d’autorité religieuse dominante, il n’y a plus de dissidence possible. Le poids de l’autorité religieuse a été rendu dérisoire par le pluralisme, tout comme la gravité d’une planète deviendrait négligeable si elle était pulvérisée en des milliers d’astéroïdes. La vitesse de libération à atteindre pour quitter chaque astéroïde serait très réduite. De la même manière, dans une société pluraliste, chacun est amené tôt ou tard à choisir ce qui lui convient au grand buffet des croyances.

À présent tout le monde a des parents, des amis, des collègues de croyances diverses. Les ghettos amish ou hassidiques illustrent ce qu’il en coûte de vouloir s’entourer d’une communauté religieuse unanime. Inscrire ses enfants dans une école confessionnelle ne fait que retarder l’inévitable. Les études portant sur diverses confessions font ressortir un niveau de syncrétisme étonnant : on trouve des presbytériens incapables de définir le calvinisme, mais qui croient en la réincarnation ; des catholiques qui pensent que leur opinion a autant de valeur que celle du pape ; des luthériens adeptes du New Age. Et le reste du monde nous rattrape.

Ou bien est-ce nous qui rattrapons la Chine et le Japon, où les gens participent indifféremment à des cérémonies bouddhistes, confucianistes, taoïstes ou chrétiennes. Il me semble que ce post-oecuménisme illustre et justifie la distinction que Wilfred Cantwell Smith proposait dans son livre Le sens et la fin de la religion (1964). Les gens qu’il interrogeait répugnaient à voir leur foi classée sous une étiquette trop vague comme “christianisme” ou “bouddhisme”. On voit parfois sur des autocollants le slogan “le christianisme n’est pas une religion, c’est une relation”. Certes. Mais cela vaut aussi pour le bouddhisme ou l’islam, comme les adeptes de ces religions ne manquent pas de le dire. Smith en concluait qu’on rendrait mieux compte du phénomène religieux en se contentant de deux catégories.

D’abord la “tradition cumulative” : l’histoire, les rituels, les doctrines, les textes, les credos, l’ensemble des faits religieux traités dans les manuels. Ensuite l’expérience individuelle. Les croyances de tel ou tel hindou ne sauraient se déduire d’une définition savante de l’hindouisme. Aucun individu ne se réduit à un simple spécimen de sa religion.

L’analyse binaire de Smith s’avérera certainement précieuse à l’avenir. La relation entre les traditions cumulatives et les croyances individuelles change, mais elle subsiste. L’héritage religieux qui se confond avec l’héritage ethnique dans les cultures traditionnelles s’atrophie avec lui en vestige dans une culture pluraliste.

Les mariages interreligieux se développent d’une façon analogue aux mariages interethniques. Pour les couples mixtes, à l’évidence, les identités religieuses ou ethniques ne constituent plus un obstacle. Les enfants de ces couples en concluent inévitablement que ces identités sont analogues et également relatives. Ceux qui vont acheter une bible en librairie et la trouvent aux côtés du Coran, de la Gita et des Analectes de Confucius sont tôt ou tard amenés à penser que ces textes se valent et reflètent les divers langages du même Esprit.

Songeons encore à la typologie de Max Weber: un type est une définition de dictionnaire, une abstraction à laquelle aucun exemple concret ne correspond exactement. C’est un étalon conventionnel auquel on mesure les phénomènes : le colley est un chien ; le loup est presque un chien, mais pas tout à fait. Le loup est un mammifère, le canard est un oiseau, et l’ornithorynque a des traits des deux types. Il ne correspond exactement à aucun des deux, mais les deux sont nécessaires pour le décrire. Ce que je suggère, c’est que nous devenons tous des ornithorynques théologiques : des individus qui ne sont plus identifiés par leur appartenance à une religion particulière, mais qui ont besoin de plusieurs traditions religieuses pour se comprendre. Paul Tillich a un jour observé que, lorsqu’on rencontre personnellement des membres d’autres religions, on est convaincu que nulle part Dieu ne s’est laissé sans témoin. Il n’en avertissait pas moins que ce serait une catastrophe si les grandes religions venaient à se fondre dans une soupe théologique. Car alors les richesses propres à chaque système de croyance seraient perdues.

En somme, je crois que les grandes religions conserveront leur intégrité en tant que traditions historiques et cumulatives, de façon à pouvoir fonctionner comme sources de révélation et d’inspiration pour des gens qui y puiseront sans exclusive.

Rien ne nous empêche de lire les grands récits d’autrefois et d’adopter telle ou telle croyance de la Gita, de la Bible ou des Upanishads. La collection des textes religieux, et les grandes “traditions cumulatives” toutes entières, deviennent une sorte de canon. Individuellement nous formons nos propres combinaisons religieuses, mais les religions elles-mêmes resteront à jamais les monuments historiques de la révélation. Tout comme aujourd’hui nous passons sans peine des Proverbes à l’Évangile de Jean ou des Psaumes au Sermon sur la Montagne, en faisant notre propre synthèse, nous puiserons aussi dans la tradition bouddhiste, catholique ou zoroastrienne. L’intégrité de chaque tradition n’en sera pas plus compromise que ne l’est celle des différents livres de la Bible.

J’imagine des communautés interreligieuses dont les membres poursuivront une spiritualité de recherche plus que de dogme, sans pour autant cesser de révérer leurs origines. Les doctrines et les confessions des grandes religions offriront une carte diversifiée d’options, de méthodes, de techniques ou de mantras. Les ecclésiastiques seront de plus en plus ce qu’ils sont déjà devenus : des thérapeutes, des conseillers, des travailleurs sociaux, des orateurs stimulants — et de moins en moins des théologiens. En un mot, des pasteurs. Quant aux chercheurs, théologiens et historiens des religions, on les consultera pour puiser des idées et des enseignements dans l’histoire. Ils seront ainsi, comme le dit Paul, des “intendants des mystères de Dieu”. Je n’entends pas ici jouer un autre rôle.

Résumé d’un article paru dans The Fourth R (16/1), janvier-février 2003.

Traduction Didier Fougeras. (Document theolib) 

0101 statistiques 

index.html

Autres sites:

biblethora
civisme.politique
Coran Islams
La fin du monde