Le tissage de la toile

(extrait d'une étude de Roland Kauffmann, pasteur réformé de Mulhouse)


 

Internet révolutione les relations et les pouvoirs.

"Tout est communication", l'être humain n'a pas de réalité en lui-même (ontologique) il n'existe qu'à la mesure de ses capacités de communications ! !

Multiplier celles-ci revient à multiplier l'humain. La cybernétique est littéralement la science du "contrôle" la question cruciale en est : comment contrôler (i.e. gouverner) une société humaine pour en supprimer toute violence ? (c'est la guerre et la Bombe qui sont en toile de fond). Cette utopie généreuse dans le fond inspirera toutes les théories ultérieures de la Communication et de la fameuse société de communication jusqu'à aujourd'hui avec ses développements publicitaires, médiatique et politique. Il s'agit donc d'une transformation en profondeur de notre société, qui en imprègne tous les aspects à la fois commerciaux, intellectuels ou spirituels : une véritable clé de lecture de notre Modernité. Le contrôle de la chaîne communicationnelle

L'axiome "tout est information (ou communication)" permet d'analyser non seulement les innovations techniques qui vont forcément dans ce sens mais aussi les innovations religieuses dans la mesure où les groupes religieux qui "marchent" aujourd'hui sont ceux qui utilisent pleinement toutes les ressources et les codes de la communication moderne. De même que les prédicateurs de la réforme ont utilisé les techniques de communication disponibles (parole et imprimerie), de même aujourd'hui les responsables des nouveaux mouvements religieux d'inspiration pentecôtistes, évangéliques, juifs ou musulmans maîtrisent parfaitement la chaîne de la communication. Qu'il s'agisse de tracts, de brochures, de journaux, d'émissions de radio ou de télévision, de diffusion de cassettes vidéo ou de sites Minitel ou Internet, le ressort est le même : à la fois répandre la "bonne" parole (par opposition aux autres) et contrôler les sources d'informations des fidèles.

Si le premier objectif est facilement légitimé en théorie par le souci d'évangélisation, le second quand à lui reste bien évidemment discret et pourtant ce contrôle est primordial dans la mesure où en focalisant l'attention de l'adhérent puis en le retenant et finalement en organisant le refus de toute autre source, c'est l'auditeur (ou le lecteur ou l'internaute) qui est retenu. Contrôler l'information, c'est contrôler la personne !

Internet est le produit d'une société donnée L'on se rend alors mieux compte à quel point Internet est un épiphénomène, c'est à dire un élément parmi d'autres d'une logique particulière. Autrement dit ce n'est pas Internet qui va "produire" le contrôle ou plus généralement l'intégrisme religieux ou politique et plus généralement encore la régression mentale dont nous parlions plus haut. Mais c'est la volonté de contrôle qui va favoriser le développement d'Internet, c'est le fond archaïque de l'humanité qui va lui donner son aspect négatif. Et c'est la régression actuelle de nos sociétés qui va servir de toile de fond à Internet.

Que le web ait cependant un rôle d'accentuation de ces tendances, j'en conviens, dans la mesure où il offre effectivement une vitrine, qu'il est une moyen de diffusion rapide de toute information. D'autant que le fait de juxtaposer les informations revient à leur accorder d'une certaine façon la même importance. C'est à dire qu'en principe, l'on peut considérer comme équivalent le discours de n'importe quel gourou ou celui des plus hautes références morales. Si cela est vrai d'Internet,ce l'est aussi dans une autre mesure de l'ensemble de notre société médiatico-commercio-communicationnelle.

C'est en ce sens qu'il ne suffit pas de soumettre Internet seulement à la critique théologique mais l'ensemble de notre fonctionnement social. Et c'est dans ce contexte qu 'il faut comprendre l'interpellation de Régis DEBRAY "Dieu .. l'ordinateur" au sens où l'homme moderne doit lutter contre la communication. Paradoxal de la part d'un fervent adepte d'Internet ? Il me semble bien plus que le paradoxe se trouve au coeur même de l'utopie d'origine qui devait produire de l'humain en produisant de la communication et qui finalement supprime l'humain au profit de la communication, ce qui devait libérer l'homme l'aliène finalement. Mais ce paradoxe n'est malheureusement pas nouveau dans l'histoire.

 Portrait du temps présent

Quel regard auront les historiens du prochain millénaire sur nos sociétés occidentales et industrialisées ? Quittons un instant les vagues de nos dernières décennies et essayons de saisir les grands courants de fond qui constituent notre histoire. Nous avons déjà dit qu'à notre avis, une utopie ne naît pas des moyens technologiques qui la rendent possible, elle leur est antérieure. Le projet de société est au point de départ de l'évolution technique et intellectuelle et ce n'est qu'ensuite que se développent les moyens de réaliser l'utopie. Et notre siècle aura été par excellence le siècle des utopies : marxiste, national-socialiste (qui en fut une à sa manière), le rêve américain, le libéralisme économique. Nous connaissons déjà le destin de la plupart d'entre elles. Et la communication en tant que dernière utopie en date s'inscrit dans cette lignée des grandes théories désirant changer le monde. Ne pouvant jamais se confondre, bien qu'y prétendant, avec l'utopie chrétienne du royaume de Dieu.

Parmi toutes les critiques que l'on peut faire à juste titre d'Internet et plus globalement du phénomène de la communication, l'on se limitera ici à en signaler deux sans doute parmi les plus importantes : le néo-individualisme et la confusion du savoir et de l'information.

L'individu seul devant l'écran

Le premier, et à mon sens le plus important, des éléments de régression déjà signalés me semble en effet être un nouveau type d'individualisme. Toute l'évolution philosophique depuis au moins Pascal, et religieuse depuis la Réforme a donné une place particulière à l'individu au sens où chacun est finalement seul devant Dieu et est amené à faire ses choix propres. Sur le plan technique, l'un des premiers effets de l'imprimerie aura été d'isoler le lecteur. Il est en effet seul face au texte, il peut y revenir, le reprendre, le relire, il peut penser seul et ensuite en parler en fonction de son point de vue particulier .

Cependant l'individualisme contemporain a changé de nature. Il ne s'agit plus d'une posture existentielle compatible avec une démarche communautaire mais d'une séparation toujours grandissante de soi d'avec les autres.

À l'idée de Nation, l'on préfère celle de Société, à l'idée d'Église, l'on préfère celle de communauté dans le sens où, dans l'un et l'autre cas, l'on n'accepte plus les contraintes, les rites identitaires, les codes et les formules toutes faites. L'adhésion doit être aujourd'hui "libre" et toujours "à condition". Je ne fais partie de l'Église qu'à mesure de la satisfaction que j'en ai, idem de l'État dont je n'accepte les contraintes qu'en raison des avantages que je peux en tirer.

L'intérêt et le souci de l'autre ont disparu, remplacés par le caritatif et le social, dans toutes décision politique ou religieuse, l'intérêt général tend à laisser la place à ceux des corporations ou des petits groupes. Il s'agit là, à mon sens d'une tendance lourde de notre époque à laquelle Internet correspond, où plutôt qui donne sa forme actuelle au réseau : celle d'un univers "fortement communicant mais faiblement rencontrant" .

Une société où chacun est rivé devant l'écran, face à la réalité mais mise en spectacle, face à la connaissance universelle mais mise en forme, face à des interlocuteurs invisibles . Capable de faire ses achats sans bouger de chez-lui, de se divertir, de travailler etc l'individu moderne est à l'abri du monde et de ses "dangers". Au premier rang desquels la rencontre avec autrui, l'échange d'idées, le besoin d'argumenter, de défendre une position ou de faire droit à celle de l'autre. Il est incomparablement plus facile d'exposer son idée sur le réseau dans la mesure où si elle est critiquée par d'autres cela ne va entraîner de remise en question. Mon idée est d'une certaine façon mise en vitrine en attendant le chaland, elle devient d'ailleurs ainsi une sorte de produit désincarné, coupée de son contexte. L'on sait pourtant à quel point l'individu se construit par les relations qu'il entretient, qu'elles soient conflictuelles ou amicales. L'on pourrait presque aller jusqu'à dire qu'avec Internet l'on se met volontairement en situation de naufragé sur une île déserte. Dans une telle situation, l'on sait ce qui advient, névroses, angoisses et dépression .

La confusion information/savoir

La communication est la mode et l'on ne peut s'en plaindre. En fait qui irait nier le "droit à l'information" ? À l'origine de tous les médias, l'on trouve ce fameux "droit de savoir", pour reprendre le titre d'une émission de télévision. Or, c'est là que réside la confusion, il ne suffit pas d'être "informé" pour "savoir" ! Outre le fait que l'information est souvent d'ordre publicitaire (il s'agit de "faire savoir" que tel produit existe et quels sont ses avantages), toute information s'accompagne de son commentaire. Et est donc forcément "colorée" par l'opinion du diffuseur de l'information.

L'on n'est donc pas informé de la réalité mais des idées du média qui sert de support à l'information. Et l'information en ligne et en direct apparue non pas sur Internet mais bien avant à la radio ou aujourd'hui sur les "pages" des adolescents (Tattoo, Tam Tam etc) ou encore dans les boites vocales des téléphones portables se révèle plus "colorée" encore . Sous couvert de donner une information la plus objective, en livrant le fait brut de commentaires ou d'analyse, l'on feint d'en appeler au libre arbitre alors qu'en réalité, la manipulation de l'information est déjà dans le tri des dépêches. Lorsqu'un adolescent apprend sur son "Tam Tam " l'évasion d'un détenu des philippines, quel intérêt ? mais quels effets lorsqu'il apprend sans médiation la nouvelle d'un massacre dans un collège américain ?

Dans le choix de l'information diffusée, le prestataire tient d'abord compte de sa clientèle. Le Tattoo est utilisé en majorité par des jeunes urbains scolarisés ? donc on va fournir les informations censées passionner cette catégorie de la population, quitte à faire l'impasse sur les autres. L'on en arrive ainsi à une information à la carte. De plus, donner l'événement brut ne renseigne pas sur les causes et ne permet pas au récepteur de forger sa propre conviction. Sous couvert d'objectivité, la communication permet une manipulation fantastique.

Ce phénomène se retrouve bien évidemment sur Internet mais de manière spécifique. L'on peut y avoir accès à toutes les dépêches de presse des grandes agences. Mais à l'usage, l'internaute se limite à ses centres d'intérêts et compose lui-même son menu d'information, compose son propre journal avec les rubriques qu'il pense le concerner. Et les autres informations ? Oubliées, délaissées, perdues dans le flot incessant d'informations qui ne me concernent pas. Internet amplifie un mouvement général. Plus l'internaute est cultivé et ouvert sur le monde, plus Internet peut lui servir à se faire une idée de la réalité, il est inculte ou d'un horizon borné ? Plus Internet lui fournira une vision réduite et donc rassurante du monde. Le risque est réel d'un désintéressement des domaines "ennuyeux" tels la politique ou l'économie. L'on mesure tous les risques que comporte cette tendance à laisser à d'autres le soin de régler les affaires qui nous concernent.

N'oublions pas de plus qu'il ne peut suffire d'être informé pour comprendre, de même qu'il ne suffit pas de lire un livre pour savoir vraiment de quoi l'on parle. Il faudrait en fait étudier comment l'on acquiert le savoir mais cette étude nous ferait sortir de notre cadre. Disons simplement, c'est important pour la suite, qu'un savoir réel ne s'acquiert que par la rencontre de l'apprenant soit avec un pédagogue capable de transmettre le savoir ou la passion d'apprendre soit avec l'objet de son étude par l'expérience ou la pratique.

 La foi, clic ou déclic ?

"À l'ouest, rien de nouveau", c'est ainsi que d'entrée de jeu l'on peut qualifier la production de sites Internet religieux ou plus particulièrement chrétiens. Rien de nouveau en effet, si ce n'est le média utilisé dans les objectifs et les méthodes des Églises ou groupes religieux qui réalisent leur sites. Dans l'immense majorité des cas, le site reproduit trait pour trait les grandes caractéristiques du fonctionnement de l'Église d'origine. Une Église intellectualiste aura tendance à mettre en ligne des conférences, une Église revivaliste produira les statistiques des conversions, l'Église catholique exposera sa doctrine, les grands courants évangéliques appelleront à la conversion, tandis que Billy Graham propose de se convertir d'un seul clic.

L'évangile en réseau

Outre le fait que l'on retrouve son Association Évangéliste dans la rubrique "Business" (!) des moteurs de recherche ( http://www.graham-assn.org), l'on peut en effet être surpris par la rapidité avec laquelle au bout d'une simple page de présentation, il nous est proposé soit de consacrer sa vie à Jésus soit de la re-consacrer. Juste un clic et c'est fait, naturellement dans les deux cas, il convient de remplir un petit formulaire de confirmation. Ce dernier se confond d'ailleurs avec le formulaire de commande des livres indispensables pour une vie chrétienne épanouie. De la conversion au commerce, la frontière est mince. Plus encore le fait même de remplir le formulaire équivaut à recevoir par la suite, quotidiennement, les mails d'études bibliques proposés. L'on devient ainsi "membre de fait" mais de quoi ? de l'association ? de l'Église de Graham ? ou simplement une unité supplémentaire dans les statistiques ? L'influence de Billy Graham peut ainsi se répandre dans le monde entier .

Le fait de ne pas savoir vraiment à quoi l'on adhère à la commande d'études bibliques se retrouve dans bien des sites, comme par exemple celui de l'Église du Christ (http://www.eglise-du-christ.org) qui propose des cours par correspondance sans qu'à aucun moment il soit possible d'avoir des informations précises sur l'Église qui se trouve derrière le site. Il leur est naturellement facile d'arguer qu'ils sont "chrétiens indifférents aux étiquettes" et comme beaucoup d'autres de "diverses origines confessionnelles", on aimerait alors trouver des noms, des lieux, bref un brin d'humanité afin de savoir un peu mieux à qui l'on a à faire.

L'idée de Billy Graham selon laquelle il suffit de cliquer pour se convertir à fait naturellement bien des émules, particulièrement dans les sites d'influences charismatiques comme par exemple dans le domaine francophone celui d'Agapé Médias ( http://www.webcom.com/~nlnnet/agafranc/AGAFRANC.html, le site également de Sport et Foi, consacré à la Coupe du monde) qui à coté d'une présentation de ses ministères offre une page "connaître Dieu personnellement" qui se conclue évidemment par une prière à la suite de laquelle "Jésus viendra dans votre vie".

Ces propositions correspondent au message prêché dans ce type d'Église, il me semble que leur point commun se trouve dans l'axiome selon lequel le simple contact avec l'Écriture suffit à la conversion. Comme s'il suffisait de consulter une page web, truffée de citations bibliques pour emporter la décision et la conviction. C'est le ressort initial des télévangélistes pour qui le simple fait d'entendre un message sous une forme convaincante va entraîner la conversion du téléspectateur avachi sur son sofa. Billy Graham et ses amis reproduisent sur Internet leur fonctionnement habituel et révèlent en même temps leurs conceptions spirituelles : le texte est à lui seul convaincant et l'Esprit entraîne quasi automatiquement la conversion, le texte devient ainsi une " technique", un automatisme .

Abstraction totale est faite de l'importance de la rencontre dans la naissance de la foi ; considérer les textes bibliques comme arguments suffisants revient à supprimer la folie de la croix c'est à dire le fait que tout texte biblique reste lettre morte et stupidité intellectuelle tant qu'il n'est pas occasion de partage avec l'autre . L'illusion de ces sites réside dans le fait, d'une part, que la simple diffusion du texte, suffit à provoquer la décision de foi et d'autre part, que l'éthique, au sens de technique de comportement, suffit à valider cette foi. Si ce type de message prend de l'ampleur, c'est en raison de sa cohérence avec les mythes de la société de communication. Cette dernière montre tout sans interprétation, elle "montre tout ce qui est visible mais du coup l'on ne voit jamais rien, du moins rien de ce qui est essentiel" .

Internet, miroir de l'Église

Arrêtons nous encore un instant sur un autre exemple, à mon avis explicite du fait que l'on n'a rien inventé avec Internet. Il s'agit cette fois d'un site suisse et réformé, celui de l'Église Nationale Protestante de Genève (http://www.wcc-coe.org/enpg et http://www.protestant.ch/ENPG,). Notez les deux adresses, la première hébergée par le Conseil Ïcuménique des Églises est d'accès entièrement libre et public, la seconde est protégée par un mot de passe. Pour accéder à certaines informations, il faut se signaler et attendre de recevoir le mot de passe délivré par l'administrateur du site. Comment ne pas reconnaître là l'ancien usage de l'Église primitive, et avant elle par toute la culture grecque, du symbole ? Mis à part les questions que soulève un tel procédé , force est de constater qu'est ainsi rétablie la dimension initiatique des premières communautés chrétiennes

.Bien d'autres exemple abondent du fait qu'un site Internet n'est jamais une nouveauté mais toujours le miroir de l'Église qui le produit. Et plus rares encore sont pour le moment les expériences vraiment originales qui renouvellent le message en tenant pleinement compte des transformations structurelles de la nouvelle technique. Il ne s'agit dans la plupart des cas que d'un retour des anciennes catégories théologiques telles que l'apologétique (le site de la conférence des évêques de France : http://www.cef.fr/), le prophétisme apocalyptique ( www.prophecysite.com), la catéchèse, les manuels de confesseurs (comme par exemple Le village chrétien : http://www.mygale.org/05/village/) ou les recettes éthiques (http://www.christiananswers.net/french/home.html) ou encore les avatars des télévangélistes ( http://www.triumphant-church.com/home.html). Tout cela s'apparente au fait de remplir de nouvelles outres avec du vieux vin.

La perversion ultime

Pour prétendre faire un tour un peu complet des sites religieux, il faudrait bien évidemment s'étendre sur les sites des autres religions que le christianisme. L'on comprendra cependant que cela n'est pas possible et demanderait un volume complet. Cependant il faut encore mentionner un cas flagrant de manipulation politico-religieuse sur le réseau.

Il s'agit de Radio Islam (http://www.radioislam.org) . À première vue, l'on s'attend à un site musulman, voire islamiste et surprise qu'y trouve-t-on ? Une tribune à tous les délires révisionnistes et fascistes de l'extrême-droite française. Attaque contre la "juiverie internationale", défense de Garaudy et Faurisson ce site n'a d'autre but que de montrer que "Le Pen est l'ami des Arabes", en France et dans le monde, "leur meilleur allié contre le "lobby juif". Particulièrement inquiétant est que tout cela se place sous les auspices de la liberté d'expression sur tous les sujets tabous. La liberté d'expression et les droits de l'homme comme couverture de la haine raciale, antisémite et xénophobe. Un tel site émet en français, en arabe et dans d'autres langues encore. Installé à Atlanta, il ne peut être poursuivi par les juridictions européennes. Il s'agit d'un seul exemple de cette contradiction flagrante entre d'une part l'évolution technologique et la régression mentale et religieuse, la voie royale vers tous les intégrismes politiques ou religieux. L'immonde est atteint quand les deux se mêlent.

 Le positif d'Internet

Si l'on veut bien comprendre les enjeux d'une présence ecclésiale sur le réseau malgré (ou à cause de) le contexte global de l'émergence de cette nouvelle utopie de la communication il nous faut être lucide et en accepter les ambiguïtés. Après avoir relevé la régression spirituelle, politique et mentale de notre époque et reconnu la part d'illusion qui entoure l'idéal communicationnel, il reste à en tenir compte dans l'élaboration d'une pensée positive concernant le phénomène Internet et plus particulièrement l'utilisation spécifique que pourrait en faire l'Église.

Tout responsable d'association sait qu'il ne suffit pas d'envoyer un mailing à tous les membres pour avoir une réponse de leur part. De même il ne suffit pas d'envoyer des messages, mêmes électroniques, pour faire vivre une communauté ecclésiale. Si nous avons pu faire le constat qu'Internet est un outil "fortement communiquant, faiblement rencontrant", c'est sans doute là que l'Église a un rôle à jouer. Tout d'abord de manière périphérique : il s'agit de développer la rencontre avec et entre tous ceux qui ne participent justement pas à la vogue du web.

Personnes âgées, jeunes qui n'ont pas la chance d'être dans un établissement scolaire branché, etc tous risquent d'avoir l'impression d'être des laissés pour compte du développement de la communication. Cette même impression, qu'elle soit fondée ou non importe peu, est déjà à la base, me semble-t-il, du développement de la xénophobie dans nos campagnes : ce n'est pas tant l'étranger qui fait peur mais bien plus le sentiment de devenir soi-même étranger dans son propre pays lorsque celui-ci ne fait plus l'effort d'assurer la cohésion sociale. Cette "étrangeté à soi-même" vient bien sûr en grande part du développement technique, beaucoup ne se reconnaissent plus dans la société actuelle, les innovations ont été trop rapides et trop nombreuses dans les dernières années pour que l'on continue à s'y adapter. Il semble qu'un certain seuil de tolérance à l'égard du progrès technique ait été atteint ; le résultat en est le repliement sur soi, sur des valeurs dites traditionnelles, nationales ou religieuses.

La mission périphérique de l'Église au sein d'une société de communication serait ainsi d'abord de mettre en oeuvre des stratégies de cohésion sociale. Que cela passe par les visites pastorales ou laïques, la création de lieux de paroles où l'on peut se réapproprier le monde ou encore apprendre à analyser les messages dont l'on est submergé. Avant de vouloir être présente sur Internet, l'Église doit rester fidèle à sa mission d'être porteuse d'une parole autre qui, parce qu'elle interpelle chacun, fait naître la parole de tous. Avant de surfer sur le web et de chercher à en faire un outil pour sa propagande , l'Église peut se préoccuper de ceux qui sont à coté du réseau et plus généralement de tous ceux qui sont à coté de l'évolution de notre société.

Développer toutes les possibilités de rencontres et de vie communautaire devrait être la première réaction d'une Église au sein de la société d'information, cela étant il lui appartient malgré tout de mêler sa voix au concert. Et là encore l'accent devrait être mis sur la correction du "faiblement rencontrant" : l'un des objectifs principaux d'un site ecclésial devrait justement être de favoriser la rencontre, même si elle n'est qu'électronique entre les internautes. Qu'il s'agisse de forums, de courriers ou de net-conférences, l'aspect circulation et échange d'idées et de pensées devrait être primordial. À une condition cependant : l'hétéronomie ou l'hétérodoxie.

À cette condition là, Internet peut changer fondamentalement notre manière de faire de la théologie et même la pratique pastorale. Trois éléments de réflexion à ce propos : diversité, communauté, mouvement.

La diversité

L'on aurait tort de croire que l'Église s'adresse à un "public" homogène. Les opinions et les pratiques des membres de l'Églises sont au moins aussi diverses que les courants théologiques au sein du corps pastoral. Et tout le monde sait "que l'on ne peut plaire à tout le monde". Or cela devient possible si l'on utilise toutes les ressources de cet espace illimité qu'est Internet. Il devient possible de proposer plusieurs niveaux de lectures, de s'enfoncer plus ou moins profondément dans la recherche, de parvenir à l'hétérodoxie.

J'entend par hétéronomie également un autre aspect fondamental : la différence de niveau. Là où toute publication est forcément formatée pour un certain public, un site Internet donne la possibilité de varier les niveaux de lectures. Un bon exemple toujours dans le domaine suisse francophone est le site Île de Log (http://members.aol.com/IledeLog), site évangélique qui propose une accroche ludique, des approches plus rigoureuses et également des développements historiques et théologiques de bonne tenue. Différentes portes d'accès au site et à son contenu correspondent chacune à une disposition d'esprit particulière du visiteur. C'est ce dernier qui visiblement à été le critère déterminant de la conception du site ; l'on s'est d'abord préoccupé de l'autre et de ses attentes avant de s'attacher à soi et à son propre besoin de parler pour ne rien dire.

C'est le lecteur qui devient maître du jeu. Selon qu'il sera "surfeur" ou "chercheur", il doit pouvoir trouver ce qu'il cherche. D'autre part, la combinaison des différents moyens techniques permet de multiplier les approches. Photos, extraits musicaux, animations graphiques, autant d'informations qui s'adressent au lecteur dans sa globalité. Il n'est plus sollicité intellectuellement seulement mais aussi de manière sensible, ou affective.

La communauté

Elle naît de l'interactivité. Après la lecture d'un ouvrage il est rare que l'on écrive à l'auteur. Avec Internet, cela devient automatique. À chaque page l'on peut entrer en dialogue avec l'auteur ou le diffuseur du document. L'ouverture d'un forum, les réponses aux questions posées venant d'horizon très divers, la fréquentation habituelle d'un même site, ou encore la mise en réseau de sites complémentaires ou miroirs, autant de manières de créer une sorte de communauté "virtuelle" et pourtant bien réelle car composée de personnes réelles, affranchies cependant des contraintes liées aux autres médias (téléphone, courrier, vidéo) etc.

La communauté ne correspond plus à un territoire mais à des affinités. Celle ci ne se créent plus en raison de l'attachement au nom du site mais à raison des connexions, des relations qu'il propose. Autrement dit ce n'est pas tant par rapport à la somme d'informations que se crée la communauté mais bien plus à proportion de la capacité du site à devenir un espace public, un lieu de production commune de la pensée.

Dans ces conditions le statut du "pasteur" change profondément il n'est plus tant le berger, le guide spirituel ni même le prophète mais bien plutôt il devient "facilitateur" de parole, créateur de liens et de relations, organisateur du débat. Le site n'est pas un produit, il devient un lieu où des gens, la "communauté", passent du temps, nouent des relations, reviennent régulièrement, et bâtissent des projets.

Là encore l'hétéronomie ou hétérodoxie est fondamentale : il ne peut y avoir de véritable échange d'idées que si celles-ci sont différentes. Un site ecclésial organisant un forum pour ses membres, dans le but de promouvoir ses idées propres, de donner ses réponses aux questions qu'il pose lui-même ne ferait qu'enfermer l'internaute dans une relation avec le même, en oubliant l'autre ou en dévalorisant l'autre, le différent.

Le mouvement

C'est l'un des aspects les plus importants d'Internet. Nous avons tous été habitués à réfléchir et apprendre, écrire et prêcher de manière linéaire, c'est à dire en suivant l'ordre d'un raisonnement plus ou moins logique. L'acte d'écriture ou l'acte de parole est toujours un point final à la réflexion (quitte à être reprise après l'acte). Sur le réseau un document n'est jamais fini, il est au contraire toujours en train de se faire dans la mesure où il est toujours possible d'y ajouter des liens complémentaires. De plus il n'y a plus de linéarité. Rien ne garantit que l'Internaute en goguette suivra le chemin logique que je lui propose. Il est maître de sa recherche et peut à tout moment emprunter des chemins de traverses d'un document à un autre, d'un site à un autre.

Il devient également possible à tous de s'exprimer au moyen du réseau en créant son propre site, un aspect supplémentaire de cette réalité théologique toujours en train de se faire, au sens où la parole n'est plus simplement l'apanage des pasteurs ou théologiens mais appartient également à tous ceux qui pensent avoir quelque chose à dire.

Conclusion

Que dire pour conclure rapidement cette série de réflexions sur Internet et l'Église ? Sinon constater que comme pour tout développement technique, celui-ci ne représentera un réel progrès pour la société comme pour l'Église qu'à la mesure de sa capacité à améliorer notre vie en commun. Toute innovation technique s'accompagne d'un discours, sa technologie, et qu'il soit pessimiste à propos d'Internet ou volontariste, ce discours doit faire l'objet d'une critique, tâche première de la théologie. Internet entre donc bien dans le champ théologique ne serait-ce que par les modifications de la conception que l'on peut se faire des relations humaines.

Il nous faut nous débarrasser de l'idéologie cybernétique que tout est communication de messages et que l'homme ne serait qu'une machine programmable de l'extérieur, l'enjeu en serait une perte irrémédiable d'autonomie et de liberté de conscience individuelle et collective. Laissons maintenant le mot de la fin à Bruno Bettelheim qui résume le défi que devrait relever l'Église face à Internet : "plus le monde qui nous entoure est mécanisé et fragmenté, plus nous devons mettre d'humanité dans nos relations personnelles."

Voir sîte église réformée de Mulhouse (www.eglise-reformee-mulhouse.org)
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