La violence dans l'Église


 

Le prêtre mexicain Camilo Maccise appartient à la communauté des Carmes déchaussés, dont il a été le supérieur général jusqu'à tout récemment. Également président de l'Union des supérieurs généraux (USG) pendant six ans, il a quitté ce poste en l'an 2000.

Bien au fait de ce qu'il appelle la " violence " du Vatican, il plaide pour un changement de culture au sein de la Curie romaine.

Il peut paraître insensé de parler de violence au sein de l'Église. La violence consiste à faire usage de la force physique, morale ou psychologique pour imposer ou contraindre, et ce devrait être chose impensable dans la communauté de croyants fondée par Jésus, le Prince de la Paix, qui est venu nous libérer de tout esclavage ou oppression, a bâti son Église sur l'amour de Dieu et du prochain, et nous a commandé d'aimer nos ennemis.

Mais l'Église est un pèlerin, un signe pauvre et imparfait du Royaume de Dieu sur la terre. En son sein comme à l'extérieur, elle a usé de violence pour résoudre les conflits qui, inévitablement, opposent hiérarchie et base, dimensions institutionnelles et dimensions charismatiques, conceptions traditionnelles et approches nouvelles de la foi, théologiens et Magistère, Église et société. Tout au long de son histoire la violence, loin de se manifester dans des cas exceptionnels et isolés, a fait partie d'une culture de l'autorité oublieuse du service évangélique (Mt 20, 24-28). Aujourd'hui l'Église n'utilise plus la contrainte physique; mais d'autres formes de violence morale et psychologique continuent d'y accompagner l'exercice d'un pouvoir qui nie à la fois une diversité légitime et le dialogue mis en valeur par l'Évangile. J'ai intimement vécu, spécialement de la part de certaines instances romaines, cette violence multiforme.

L'une de ses manifestations est le centralisme, qui tend à concentrer la prise de décision entre les mains d'une bureaucratie ecclésiastique isolée de la vie quotidienne des croyants. Signe d'une incapacité d'accepter le pluralisme, c'est une manière de traiter, à tous les niveaux (des conférences des évêques aux groupements laïques), les croyants comme des enfants à protéger et à discipliner en fonction de critères à courte vue.

Depuis le concile Vatican II, le centralisme a entravé le mouvement en faveur de la collégialité, tendant vers une Église gouvernée par les évêques, avec le pape et sous son autorité. Même les synodes des évêques convoqués à intervalles de quelques années sont encadrés par la Curie, qui surveille étroitement le déroulement des discussions et les documents qui en résultent. Au cours de ces rencontres, des évêques ont déploré la violence des contrôles appliqués par des néo-conservateurs imprégnés d'une théologie abstraite et anachronique. Ceux qui osent critiquer ces autorités par amour de l'Église, et toujours en communion avec elle, sont menacés, condamnés, accusés de se substituer au Magistère, de mener une activité pastorale parallèle voire de s'engager dans la création d'une Église parallèle.

Ce centralisme est dicté par une bonne dose de méfiance et de peur. Comment expliquer autrement qu'il faille parfois plus de trois ans pour approuver des textes liturgiques traduits par des experts et acceptés à l'unanimité par les conférences des évêques locales ?

C'est aussi la peur d'une perte de mainmise qui a amené la Congrégation pour la Doctrine de la Foi à proposer, initialement lors du Synode sur la vie consacrée, que le Vatican confirme l'élection des supérieurs généraux par leurs communautés respectives. Devant le tollé, la Congrégation a demandé à des théologiens en qui elle avait confiance de publier des articles à l'appui de cette idée afin de créer un climat propice à son acceptation.

Le centralisme de la Curie ferme également l'accès direct au pape à certains groupes qui y ont droit. Ainsi les dirigeants de l'Union des supérieurs généraux (USG) et de l'Union internationale des supérieures générales (UISG) tentent-ils vainement depuis 1995 d'obtenir une audience avec Jean-Paul II. Alors que des organisations de moindre importance, et même des personnes qui ne se réclament pas de la foi et n'appartiennent pas à l'Église, ont obtenu une rencontre, des refus systématiques ont été opposés aux représentants de plus d'un million de religieux consacrés, voués à toutes les formes d'évangélisation et d'activité pastorale.

Une autre forme de violence, l'autoritarisme patriarcal, exclut les femmes d'une pleine participation à l'Église. Il est étonnant, par exemple, que les religieuses contemplatives n'aient jamais été consultées pour la rédaction du document sur la clôture, Verbi Sponsa. Aucune des 49 associations ou fédérations de Carmélites déchaussées où sont regroupés 755 couvents et plus de 11 000 religieuses n'a été approchée. D'autres grands ordres contemplatifs ont été exclus de la même manière. On n'a sollicité des avis que dans un petit nombre de couvents traditionalistes. En fin de compte la législation, établie par des hommes dont la connaissance de la vie des religieuses contemplatives est toute théorique, pose à ces dernières des exigences qui ne sont pas faites aux hommes, et illustre la violence qui s'exerce dans la discrimination pratiquée contre elles. Comme en des temps plus anciens, elles sont traitées en mineures incapables, sans supervision masculine, de demeurer fidèles à leur identité de cloîtrées.

D'autres formes de violence et d'abus d'autorité sont devenues habituelles. Ainsi, on garantit l'anonymat aux dénonciations envoyées à Rome, généralement par des gens à tendances conservatrices. Traduit devant un tribunal composé de juges romains, l'accusé ne peut citer de témoins à décharge. Jamais les délateurs n'ont tenté de le rencontrer avant de poser leur geste. Et jamais, s'il réussit à établir son innocence, aucune lettre d'absolution de leurs calomnies ne lui est envoyée.

Les membres de la Curie qui agissent de la sorte se drapent dans un pouvoir sacré. Aucune accusation d'insultes et de diffamation ne peut être portée contre eux. Ils exigent une soumission aveugle et répètent que ces causes relèvent de " la compétence exclusive du Saint Siège ".

Le dogmatisme est une autre forme de violence dans l'Église. Il procède du refus d'admettre qu'il est impossible, dans un monde pluraliste, de postuler un unique point de vue religieux, culturel et théologique. À défaut de discerner entre l'essentiel de la foi chrétienne et des formulations théologiques empreintes de relativité, le dogmatisme s'en tient à une seule approche théologique, la traditionnelle, fondée sur des postulats philosophiques et culturels d'un autre âge. Souvent, l'Église essaie d'imposer ces vues en faisant abstraction du pluralisme des sociétés actuelles.

Depuis Vatican II, une répression violente vise assidûment l'exégèse moderne, les nouvelles approches de théologiens d'Europe, d'Afrique ou d'Asie, la théologie de la libération, les spiritualités aborigènes… Contre les théologiens, on n'y va pas par quatre chemins : pour commencer, des conservateurs ou ultra-conservateurs, sinon des ennemis personnels des accusés, envoient un " signalement " à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, assurés de trouver auprès d'elle protection, confidentialité et soutien inconditionnel. La Congrégation fait lire les textes suspects par des " experts " non moins anonymes, qui à aucun moment ne seront mis en présence du suspect. Il revient à ce dernier de répondre aux accusations, souvent étayées seulement par quelques phrases isolées de leur contexte, et d'établir son orthodoxie. Si ses éclaircissements sont satisfaisants, il ne reçoit presque jamais de lettre reconnaissant les torts des experts, et ses accusateurs ne subissent ni reproche ni sanction en vertu du droit canon pour avoir menti. Ce dogmatisme violent déprécie les travaux légitimes des exégètes et des théologiens, dont beaucoup, par crainte, en viennent à l'autocensure.

L'élimination des tensions et des conflits dans l'Église ne résultera pas plus de la violence dogmatique et centralisatrice que du rejet de l'autorité et des vérités fondamentales de la foi et de la morale. L'Église doit dépasser le modèle de christianisme néo-conservateur qui cherche à s'affirmer en ce début du troisième millénaire, et s'orienter vers la mise en œuvre concrète du modèle redécouvert par Vatican II : celui d'une Église de communion, définie comme Peuple de Dieu et sacrement du Royaume, où dialogue et communication, unité et diversité ont leur place, dans un climat de liberté engendré par l'amour et l'acceptation mutuels, source de communion à l'intérieur et à l'extérieur de l'Église.

Par-dessus tout, l'Église a besoin d'une attitude de dialogue et d'écoute grâce à laquelle, à la lumière de l'Évangile, elle trouvera la vérité en son sein et dans ses échanges avec les Églises chrétiennes, les autres religions et la société en général. Vatican II l'y appelle dans la constitution pastorale Gaudium et Spes (92) sur l'Église et le monde moderne. La mission de répandre la lumière de l'Évangile sur l'ensemble de l'humanité y est présentée comme " le signe de cette fraternité qui rend possible un dialogue loyal et même le renforce ". Pour remplir cette mission, poursuit le texte, il nous faut " qu'au sein même de l'Église nous fassions progresser l'estime, le respect et la concorde mutuels, dans la reconnaissance de toutes les diversités légitimes ". Saint Augustin est cité à l'appui : " Unité dans le nécessaire, liberté dans le doute, en toutes choses, la charité. "

Outre le dialogue s'impose une décentralisation de l'autorité propice à une connaissance directe des obstacles et problèmes qui surgissent à l'intérieur et à l'extérieur de l'Église. Ainsi pourront s'épanouir un sentiment de responsabilité mutuelle et une pratique de la collégialité épiscopale, tandis que rétrécira l'espace accordé aux attitudes inquisitoriales alimentées par des accusateurs pusillanimes, qui attaquent sous déguisement, s'érigent en détenteurs d'une " vérité objective " et craignent la confrontation directe. Leur peur est, fondamentalement, peur de la vérité et de la vraie liberté, peur de la vérité qui nous rendra libres (Jn 8, 32).

Dans son encyclique Ut Unum Sint (1995), à portée œcuménique, Jean-Paul II parle " de la mission confiée à l'ensemble des Évêques, eux aussi "vicaires et légats du Christ" " ajoutant que " l'Évêque de Rome appartient à leur "Collège" et [qu']ils sont ses frères dans le ministère ".

De nouvelles formes d'organisation des services dans l'Église ne sont pas seulement nécessaires pour des raisons œcuméniques; elles sont urgentes pour l'Église catholique elle-même. Dans son ministère, le pape devrait recevoir l'aide immédiate des conférences des évêques plutôt que de la Curie romaine, dont les pouvoirs de décision sont devenus excessifs. C'est pourquoi, dans l'Église, des leaders réclament de plus en plus vigoureusement que les présidents des conférences des évêques soient les conseillers du pape. En parlant avec eux, il serait mieux éclairé sur les difficultés auxquelles l'Église fait face dans diverses sphères relevant d'elle, de la société et de la culture.

Ce dialogue contrebalancerait le centralisme et le légalisme de la Curie romaine, qui provoque des tensions et des conflits en essayant d'imposer une uniformité rigide au nom d'une fausse conception de l'unité. Il faut venir à bout de cette violence.

(Ce texte est d'abord paru en espagnol dans Testimonio, la revue bimestrielle de la Conférence des Religieux du Chili, puis en anglais dans The Tablet)

 1250_papes.html

index.html

Autres sites:

biblethora
civisme.politique
Coran Islams
La fin du monde