Dossier : "Des prêtres noirs s'interrogent"? !

La situation du clergé africain aujourd'hui


 

Père Ignace Ndongala Maduku, prêtre du diocèse de Kinshasa (République démocratique du Congo) et professeur à l'Institut "Lumen Vitae" à Bruxelles, parle ouvertement de la situation actuelle du clergé africain. Il aborde une série de questions dont celles concernant le rôle et le modèle du prêtre dans l'Afrique subsaharienne francophone, les problèmes récurrents du clergé africain, la situation des prêtres africains vivant en France...

 La situation du clergé africain est tributaire du contexte diversifié d’exercice du ministère, des dispositions sociales et culturelles et des investissements variés des prêtres. Elle se présente très différemment d’un pays à l’autre. Et au sein d’un même pays, elle est différente, voire opposée d’un diocèse à l’autre. L’Afrique est plurielle. A l’évidence, évoquer la situation actuelle du clergé africain implique la prise en compte des situations spécifiques aux différentes zones du continent noir : Afrique du Nord, Afrique noire, Afrique australe. N’ayant pas l’impertinence de prétendre offrir une réflexion se rapportant à toute l’Afrique, je limite modestement mon propos à l’Afrique subsaharienne. Encore faudra-t-il préciser que je prendrai ici le risque d’une vue cavalière des choses, partielle dans le traitement du rôle du prêtre, sélective par le choix des questions à traiter, incomplète par sa limitation à l’Afrique subsaharienne francophone.

Les réflexions qui suivent rattachent le ministère des prêtres aux trois titres reconnus au Christ et donc aux fonctions de la parole, du sacrement et du gouvernement (Lumen gentium, 28 ; Presbyterorum ordinis, 4, 5 et 6). On me permettra cependant de commencer par évoquer, dans une première partie, le contexte de l’Afrique subsaharienne. Les mutations de la société africaine ont une incidence sur l’action de l’Eglise. Cette dernière influe sur les modèles de prêtre et dicte le profil du prêtre à former. Dans une deuxième partie, je m’efforcerai d’approcher le rôle du prêtre africain avant de reprendre, dans la troisième partie, quelques problèmes récurrents du clergé africain.

1. L’Afrique, un grand continent, une grande impuissance

Le développement intégral et harmonieux de l’Afrique subsaharienne est aujourd’hui remis en question par de nombreuses hypothèques. Continent scandaleusement riche de potentialités humaines, de ressources naturelles abondantes, de potentiel économique, avec des réserves démographiques et culturelles porteuses de croissance, l’Afrique est paradoxalement "une grande impuissance" (1). Sans avoir à verser dans l’afro-pessimisme, il y a lieu de reconnaître que le bilan global de la situation du continent noir est négatif : les projections économiques sont désastreuses, les perspectives politiques guère encourageantes, les analyses sociales, on ne peut plus alarmantes. L’Afrique évolue sous les rets de la dynamique de la polarisation et de la marginalisation. Cette situation se corse dans le contexte de la mondialisation néo-libérale. L’affaiblissement institutionnel et politique des Etats africains, l’étroitesse caractéristique du marché africain, la faiblesse de la consommation et l’intégration de l’Afrique au marché international en termes de dépendance font de l’Afrique un grain de sable perdu dans l’océan des dunes. L’Afrique n’intéresse les pays du Nord au point de devenir une priorité de certains Etats que lorsqu’elle répond à leurs objectifs stratégiques, à leur sécurité et à l’approvisionnement énergétique. Assujettie aux plans d’ajustement structurels ourdis depuis 1980 par les principales organisations financières internationales (FMI, Banque mondiale), l’Afrique doit relever de multiples défis. Ces derniers rendent improbable tout développement humain durable comme en témoignent les apories des stratégies choisies et des réponses collectives au problème du développement du continent noir. L’Afrique est aujourd’hui le marché convoité des épigones des barrons spirituels et évangélistes américains qui prétendent combattre la pauvreté au profit de la prospérité, à coup de vrais faux miracles et de chimères. Prétention que reprennent avec extravagances certains prophètes et pasteurs des églises du réveil.

Telle est aujourd’hui, pour reprendre une expression du Président J. Chirac, "cette malheureuse Afrique" (2), une "terra nullius" qui ploie sous le joug des Etats coloniaux qui la partagent en zones d’influence et se répartissent ses Etats à l’échelle du Business et des corporations. Cette rémanence de la politique coloniale, mieux, ce retour à l’impérialisme affecte les structures économiques, sociales et politiques du continent. Elle est rendue possible grâce à la complicité des kleptocrates partisans de l’économie de guerre, avides de contrats léonins, enclins au favoritisme tribal et au pouvoir autoritaire.

J’entends bien cependant que tout espoir pour l’émergence d’une Afrique autre n’est pas interdit. Ici et là des initiatives de solidarité émergent, des stratégies de survie alternative sont mises en place, des organisations parallèles naissent, la société civile s’organise et devient le fer de lance de la paix, des organismes régionaux se lancent dans la diplomatie active et promeuvent des grands ensembles sous-régionaux, certains leaders africains redonnent vie au dessein unitaire à travers la renaissance de l’Union africaine.

L’Eglise, dont les multiples réseaux des chrétiens conjoignent réflexion et engagement social, est un segment de cette société africaine en crise. Comme telle, elle est affectée par les multiples bouleversements du continent. Acteur social, l’Eglise produit et fonde des formes d’existence et de rassemblement concourant à la socialisation ; comme son champ d’action croise la sphère des dynamiques sociales et des structurations des rapports sociaux qui relèvent de la politique, dépendent de l’économie et véhiculent des valeurs, l’Eglise subit les contrecoups et les soubresauts de la crise africaine (3). Quelle est la situation du prêtre au service de l’Eglise, dans cette "malheureuse Afrique" de J. Chirac ?

2. Le prêtre africain dans son rôle

Tel que défini par le dernier concile, le rôle du prêtre se développe autour de trois axes : l’annonce de l’Evangile, la célébration des sacrements et le gouvernement. Ces axes connaissent aujourd’hui des recompositions notables qui appellent une redéfinition du rôle du prêtre.

La réception de Vatican II dans plusieurs diocèses au Sud du Sahara a occasionné la mise en valeur de la dimension communionnelle de l’Eglise et de ses relations avec le monde actuel. Les nouveaux accents donnés à la mission par les Eglises d’Afrique sont porteurs d’une requête aussi profonde que légitime : les Eglises d’Afrique doivent être responsables de leur évangélisation. Cette requête qui engage le devenir et peut-être la survie des Eglises d’Afrique a donné lieu à une prodigieuse invention au profit du surgissement d’une Eglise locale en Afrique. L’intensification et l’extension de l’évangélisation du continent garde pour horizon référentiel les petites communautés à taille humaine. La pastorale vise désormais non plus la sacramentalisation à tout prix du plus grand nombre mais une action circonstanciée et intensive d’éveil et d’animation des laïcs. S’il est vrai que la collaboration entre prêtres et laïcs s’en est trouvée consolidée, on ne peut pas occulter les relents d’autoritarisme, la persistance du cléricalisme encore perceptibles ici et là.

Une chose est néanmoins sûre : les prêtres ont progressivement trouvé une identité renouvelée. Voilà qui donne des harmoniques nouvelles à l’annonce de l’Evangile. En effet, les prêtres sont devenus de plus en plus présents à la vie de leurs compatriotes. Ils se sentent solidaires des laïcs avec lesquels ils luttent pour la libération du continent. Beaucoup de prêtres partagent les luttes humaines et les revendications de justice sociale. Ils s’identifient au peuple et se rapprochent de lui. En faisant prévaloir l’engagement politique sur le caritatif, les prêtres ne se satisfont plus aujourd’hui des dénonciations faites d’ellipses et de jargons à majuscules sur la justice. Par leur action conjuguée avec celle des laïcs, ils poussent l’Eglise à quitter les douces "prairies" de l’idéalisme et du pacifisme inconditionnel pour l’émergence d’une Afrique autre. Le statut du prêtre d’autrefois ayant été dépassé, les prêtres ne séparent plus les activités traditionnelles du culte des questions de justice. L’instance biblique de "prophète" constitue la base d’un nouvel exercice du ministère. Il y a une modification de la compétence religieuse et du rôle social des prêtres. Cette modification intègre l’action politique comme moyen de transformation de la société. Ceci tranche avec la culture cléricale marquée par le refoulement du politique. Pourtant au-delà des prises de position publique, de l’engagement dans l’action et de la participation à la vie économique ou culturelle, s’impose ce constat : les prêtres ne prennent pas de responsabilités politiques. Le modèle privilégié ici est celui du ministère de l’Evangile selon l’ordre nouveau de Jésus-Christ. Il n’éclipse pas le modèle de l’acte religieux selon l’ordre des anciens sacerdoces. Un détour par les célébrations liturgiques, essentiellement sacramentelles l’illustre à suffisance.

L’Eucharistie dominicale, les sacrements d’initiation et ceux qui célèbrent les autres grandes étapes de la vie gardent encore leur signification religieuse dans bon nombre d’Eglises africaines. La pastorale des sacrements est le lieu privilégié d’exercice du charisme de fonction. La recomposition du religieux en cours permet aux prêtres d’occuper l’espace symbolique et d’adopter une structure de plausibilité qui laisse une large place à l’inventivité. Force est donc de reconnaître les initiatives diverses d’inculturation spontanée qui émaillent la liturgie, la catéchèse, les sacramentaux… Dans un contexte où la piété des chrétiens se comprend sur fond de tableau des croyances et pratiques qui laissent une large part au merveilleux, la crainte d’une résurgence de la figure traditionnelle du prêtre n’est pas illusoire. En effet, les représentations collectives sur les prêtres font d’eux des possesseurs de force mystérieuse, sorciers ou anti-sorciers qui ont un pouvoir sur les suppôts de Satan. Le prêtre est ainsi perçu comme un médiateur privilégié entre Dieu et les hommes, un intermédiaire incontournable entre le visible et l’invisible. La plausibilité sociale de l’autorité symbolique du prêtre est entretenue par une conception tronquée de l’ordination qui s’apparente à une investiture, à une intronisation d’un nouveau chef. Comme le dit P. Bourdieu, il s’agit d’un "acte de magie sociale" (4).

Le caractère spectaculaire de l’ordination fait saisir que le prêtre est un "autre", différent des autres hommes. Cette conception de l’ordination est vouée à souligner les nouvelles obligations qui requièrent un charisme personnel. Les obligations articulées à ce charisme donnent lieu à une conception ritualiste, de type magico-religieux du ministère. Dès lors, certains ministres sont reconnus comme habités par un charisme personnel s’accompagnant de prodiges et miracles. Les croyances légitimantes de ces pratiques accordent une place de choix aux miracles de guérison et d’exorcisme. Les valeurs religieuses attenantes à ces pratiques font du salut chrétien essentiellement une libération des mauvaises situations et la guérison de toute maladie et infirmité. Il y a ici un affaissement doctrinal qui fait le lit de l’indécence, de la superstition et de la simonie. L’appétit du merveilleux se repaît des croyances et pratiques trop empâtées dans l’irrationnel : prise de possession des Eglises et lieux de prière, libération des liens, messes de délivrance, usage magique des sacramentaux, exaltation quasi pathologique du ministre de Dieu, guérison de l’arbre généalogique, piété qui se fait arithmétique avec des prières à réciter tel nombre de fois pour obtenir tel effet, etc. Cette parodie des Eglises du réveil leste la piété de la mentalité magique et affaiblit la référence au Christ. Que cette altération de l’identité du prêtre soit le fait des fidèles confirme la nécessité et l’urgence d’une catéchèse qui accompagne les liturgies et paraliturgies. Que certains prêtres brillent par l’obtusion de leur esprit et se fourvoient dans l’usure du merveilleux appelle à la redécouverte des richesses profondes de la foi et de la piété ainsi que de l’essence même du mystère du salut. J’en arrive au gouvernement de la communauté.

De façon générale, on observe que l’Eglise catholique a un caractère pyramidal qui repose sur une structure très hiérarchisée. La répartition des rôles dans cette structure réserve concrètement le pouvoir à un petit nombre. La rhétorique de la fraternité et de l’Eglise –famille n’y change pas grand chose, le contexte étant, du moins pour l’Afrique, celui où l’intégration des membres est hiérarchique. De toute évidence, la dimension fraternelle n’éclipse pas les relents d’une autonomisation des évêques, prêtres et ministres laïcs qui sont identifiés aux chefs. Qui plus est, le modèle de sociabilité consensuelle inhérent à l’image d’Eglise famille entretient l’image du pater familias dont la bienveillance et l’amour appellent une obéissance doublée de pietas. La référence non critiquée du diocèse à la vie familiale transforme la fraternité en un miroir aux alouettes qui conduit les prêtres et les laïcs à la dissidence intérieure. Le diocèse étant une famille, le conflit et le désaccord avec ceux qui sont investis du pouvoir canonique de juridiction sont culpabilisés comme non compatibles avec l’obéissance chrétienne. La trame étant ainsi serrée, point de maille pour l’affrontement. Ce conformisme stérilisant décourage les bonnes volontés et écarte du clergé des personnalités un peu fortes, capables d’autonomie, d’initiatives ou de pensée personnelle. Il est indispensable de s’interroger sur de nouvelles modalités d’exercice de l’autorité susceptibles d’arrêter les dérives qui éloignent de toute obéissance raisonnée. Les illustrations ne manquent pas. De multiples exemples pourraient être avancés. Je me limite ici à un seul exemple.

Faut-il rappeler que dans l’Afrique subsaharienne l’autorité de l’évêque repose notamment sur un charisme de fonction de type bureaucratique ? Ce charisme requiert une compétence objective, qui n’est pas toujours acquise. Dans la plupart des diocèses, l’évêque est celui qui fait et défait les prêtres. Le Décret sur la charge pastorale des évêques (Christus dominus), en son numéro 31, lui reconnaît la prérogative de nommer les prêtres. Cette différence instituée entraîne socialement des dysfonctionnements qui rendent la fraternité illusoire. Quoi qu’il en soit, l’exercice de cette prérogative n’instaure pas toujours la fraternité. Il n’est pas exagéré de dire qu’à l’approche des nominations, les supputations connaissent une surenchère qui raréfie l’air de certains diocèses. Le substrat d’impensable qui sous-tend ces spéculations repose sur des présupposés non critiqués imputables au système des nominations à l’ancienneté. Aussi les nominations sont perçues par d’aucuns comme une promotion, un avancement donnant accès à l’indépendance matérielle et à divers privilèges. Si pour ceux-là il s’agit d’une mise en place aux contours d’un plébiscite, les nominations dépossèdent les autres des profits réels ou imaginaires. Les plus zélés parmi les aspirants aux postes conjurent la dépossession en devenant courtisans, délateurs, zélateurs et flatteurs astucieux. Cette forme d’allégeance génère un clergé de "connivence". C’est peu dire qu’on en est encore là dans beaucoup de diocèses au Sud du Sahara.

La fraternité qui n’est pas vécue de manière romantique requiert un dialogue franc, cordial et objectif sur les nominations, une consultation qui prépare les esprits aux changements ainsi qu’une programmation qui évite aux uns et aux autres des méprises et des surprises, des drames et des complexes. Une vraie fraternité requiert la fin du paternalisme et de ce que H. Küng appelle le "cyclisme ecclésiastique" consistant à courber le dos devant les supérieurs et à marcher sur des inférieurs. Elle devrait amener à la conversion ces prêtres que, m’inspirant de S. Bonnet, je qualifie de "humbles avec les autorités et autoritaires avec les humbles". Il ne me semble pas sain que prêtres et laïcs trouvent leur identité dans le respect obséquieux des autorités. Ces autorités indiscutées et indiscutables, présumées dépositaires d’une vérité qu’elles capitaliseraient et qu’elles auraient seules le privilège de définir, d’en fixer le contour au nom de leur âge, de leur rang dans le clergé ou de leur année d’ordination n’ont pas toujours la compétence objective requise pour la tâche qu’elles assument et les privilèges qu’elles s’arrogent. Il y a donc place pour de nouvelles modalités d’exercice du pouvoir qui intègrent le débat, la participation et ne servent pas d’allégorie au culte de l’autorité.

3. Des problèmes récurrents du passé, des questions lancinantes pour aujourd’hui

Les requêtes les plus vives et les plus actuelles relatives à la figure sociale du prêtre en Afrique, au Sud du Sahara se cristallisent autour des problèmes de la subsistance, la formation intellectuelle et l’état de vie des prêtres. Faute d’entrer ici dans le détail de ces problèmes aussi complexes qu’importants, je signale simplement quelques questions qui ne sont que le fruit de partages fraternels avec des confrères africains.

Point n’est besoin d’être un observateur avisé des Eglises d’Afrique pour percevoir qu’une préoccupation constante du clergé africain est la subsistance matérielle des prêtres. Bon nombre des diocèses n’ont pas de revenu fixe pour le clergé. Beaucoup de diocèses dépendent des ressources venant de l’étranger, les ressources locales étant insignifiantes. Certains diocèses manquent de moyens d’autofinancement et gèrent avec beaucoup de peine les vestiges d’institutions héritées des missionnaires. Ces institutions deviennent des boulets que les diocèses traînent au pied. Il est difficile de ne pas déplorer ici la faillite de plusieurs diocèses. Ceci fait mesurer l’importance de la formation des prêtres à la gestion. Il n’est plus possible de s’en tenir à des économes formés sur le tas. Il s’agit, plus fondamentalement, de confier les finances à des personnes éprouvées, suffisamment préparées à la tâche, capables d’initiatives constructives et faisant preuve de probité morale.

On l’aura compris, la rémunération des prêtres en Afrique n’est pas juste ni équitable. Le manque de péréquation entre prêtres et le déficit de sécurité matérielle et financière instituent l’inégalité scandaleuse ainsi que l’injustice dans les ressources entre les prêtres. Une disparité injustifiée caractérise ces dernières. Elle entraîne pour conséquence la restauration tacite des privilèges. Il devient symptomatique de constater, d’une part, l’attachement de certains prêtres aux paroisses supposées riches et grandes et, par ailleurs, la hantise des paroisses réputées pauvres et petites. Reconnaissons-le, les responsables des communautés presbytérales étant aussi ceux qui tiennent la bourse, les postes de direction sont souvent convoités non pas à cause du service à rendre mais plutôt à cause des profits à en tirer. Le bénéfice symbolique et les biens matériels liés à ces postes sollicitent l’imaginaire du clergé au point de générer un syndrome des nominations. Il est à peine besoin de dire que l’avenir paraît bouché pour plus d’un à la seule pensée que n’étant soumis à aucun régime de Sécurité sociale, la vieillesse rime avec la détresse, la maladie avec l’avanie. C’est le darwinisme ecclésiastique, pour ne pas dire la clochardisation des prêtres !

On ne s’étonnera pas dans ces conditions que, pour éviter la sélection naturelle et conjurer la misère qui marginalise les prêtres démunis, certains prêtres partent sans bruit vers d’autres cieux ; d’autres, tout en restant suspendus aux mamelles de l’Eglise catholique, végètent dans une vie faite d’expédients humiliants (trafic sur les honoraires de messe, ponction sur les quêtes et la dîme), d’autres encore se découvrent de nouvelles vocations (courtiers, commerçants, guérisseurs, concessionnaires, maris tendres, courtisans attentionnés, aumôniers des familles nanties), d’autres enfin, à défaut de s’engager dans la vie professionnelle, se pervertissent dans la délinquance (escroquerie, vol, faux et usage de faux). Un mot sur la vie professionnelle des prêtres. Certains prêtres accordent à la vie professionnelle une finalité apostolique, missionnaire et d’évangélisation. D’autres s’y engagent dans l’unique but de pourvoir à leurs besoins et d’assurer leur avenir. Sans aller jusqu’à généraliser le travail des prêtres, on peut réfléchir sur les dispositions à prendre pour instaurer la péréquation et l’égalité entre les prêtres.

Certains diocèses ont pris certes des initiatives en faveur de la prise en charge du clergé par les fidèles. Plutôt que de s’enliser dans l’attentisme en soupirant après une hypothétique aide qui provienne de l’étranger, bon nombre d’évêques en appèlent à la créativité et à des initiatives qui inscrivent dans le fonctionnement repérable la fraternité et la déclinent en termes de solidarité et partage. Mais ces initiatives demeurent dans beaucoup des cas infructueuses et achoppent sur la pauvreté des paroissiens.

Tout indique que les convenances collectives d’une partie du clergé africain en matière d’argent ne cachent plus la priorité accordée à la recherche des moyens de survie sur la réponse désintéressée et altruiste de la vocation. Nul doute que les sollicitations des familles constituent aussi une préoccupation du clergé africain. La participation symbolique des familles aux frais d’entretien des séminaristes et la somptueuse cérémonie d’ordination sacerdotale imposent aux prêtres le devoir de soutenir matériellement leur famille. Malheureusement, les moyens ne suivent pas toujours l’ordination sacerdotale.

Plutôt que de faire des problèmes matériels des prêtres un sujet de commérage et de radotage, de commisération et de jérémiades, au lieu de laisser les prêtres se débrouiller tout seuls ou encore de ne les faire vivre que des quêtes et offrandes des fidèles ou des intentions de messe qui deviennent de plus en plus rares, il convient de réfléchir à la sustentation honnête du clergé par une rémunération équitable. La question relative à la subsistance des prêtres rejoint l’interrogation fondamentale qui concerne la formation des prêtres. Cette dernière requiert des moyens financiers importants.

Former de vrais pasteurs est une priorité de l’épiscopat africain. Au synode africain, l’épiscopat africain en a fait la priorité des priorités. De l’avis de cet épiscopat, les futurs prêtres « devront recevoir une formation en fonction de l’importance et du sens à donner à leur consécration » (proposition 18). Cette formation est censée les doter de compétences nouvelles, assorties à leur mission et aux défis de l’évangélisation du continent noir. Aujourd’hui, des efforts sont consentis pour une formation intellectuelle développée et une orientation spirituelle et apostolique forte, ouverte à l’enseignement social de l’Eglise. En dépit du coût exorbitant, cette formation est donnée dans un cadre qui tranche avec l’isolement, le modèle monacal et le style de vie du concile de Trente. Ce sont les séminaires diocésains, régionaux ou interdiocésains. L’horizon de la formation est prospectif et intègre la formation continue dans toutes les disciplines ainsi que l’insertion pastorale des séminaristes. Placée sous la responsabilité première des évêques, la formation est assurée dans nombre de diocèses par des prêtres autochtones. Il sied de noter qu’en cultivant la théologie au niveau des exigences universitaires, la formation donnée dans les grands séminaires prend en compte des questions africaines et intègre dans la recherche l’expérience de la base comme lieu théologique. Des cours de management, informatique, analyses sociales, gestion des conflits, conduite des projets et des études de prospective font partie intégrante des programmes de formation des prêtres.

Indéniablement, une telle orientation de la formation requiert des aménagements de la ratio studiorum qui sont loin de répondre à mes attentes. Il n’est pas certain que le travail d’écriture et d’enseignement des théologiens africains, avec leurs thèses et propositions audacieuses (cours de théologie en langues africaines, une nouvelle configuration pour l’Eglise latine, un droit africain, la question des matières eucharistiques…), soit suffisamment intégré dans le programme de formation de futurs prêtres. Cette lacune est caractéristique des séminaires traditionnels, dont certains ressemblent souvent à des lieux d’hibernage d’adolescents prolongés où flottent éculés, des slogans sur l’obéissance, la fraternité, la sincérité, le service et le respect des supérieurs. Elle est souvent dépassée dans les séminaires universitaires. Ce nouveau mode de formation qui n’est pas unanimiste ni uniforme instaure chez les prêtres des dispositions durables à penser et à agir qui sont adaptées aux mutations de la société africaine.

Il importe que l’apprentissage "sacerdotal" du clergé corresponde aux valeurs autotranscendantes de la vocation, et donc au libre don de soi, de manière à forger un habitus assorti au leadership du prêtre tel qu’il doit être exercé aujourd’hui en Afrique. Dans cette perspective, beaucoup de diocèses diversifient la formation et orientent les prêtres vers des études profanes. Il faut reconnaître que les besoins de formation restent nombreux et difficiles à satisfaire à cause du nombre insuffisant des formateurs. D’aucuns parmi ceux-ci mettent leur compétence au service des Eglises sœurs d’Europe. Ceci m’amène à aborder la question des prêtres africains à l’étranger.

"Nos missionnaires vous ont apporté la Bonne Nouvelle. Aujourd’hui c’est vous qui venez nous évangéliser. Juste retour des choses !" Propos souvent entendu au détour d’une conversation. Reconnaissance du ministère exercé par des prêtres africains ? Peut-être… Toujours est-il que cette reconnaissance est vite remise en question par ceux qui contestent cette forme de suppléance, laquelle, dans bon nombre des cas, confine les prêtres africains dans un rôle de bouche-trou. Une chose est certaine. Les prêtres africains sont là en renfort, pour des raisons diverses, à des fortunes diverses, ils exercent le ministère en Europe. Présence subie, acceptée, escomptée ou contestée, voire même redoutée ou décriée, elle demeure pour beaucoup un signe éloquent de la vitalité des Eglises d’Afrique, un défi de vivre la catholicité. Cela signifie-t-il que tous sont en règle ? Les choses ne sont pas si simples. Beaucoup de prêtres africains séjournent, de nos jours, en Europe pour les études ou pour d’autres raisons (santé, sécurité), avec l’accord de l’évêque ou en désobéissance à la demande sans cesse renouvelée de retour.

On se rappelle l’article que S. Smith, sur base de quelques documents de la Nonciature de Congo-Kinshasa, publia dans le journal Le monde (5). Qu’il y ait dans les propos du nonce une part de maladresse, et même dans le jugement de S. Smith une bonne dose d’exagération, n’est pas une raison pour refuser d’entendre l’interpellation qui s’y formule : des prêtres africains émigrent en Europe au détriment de leurs diocèses. Un document comme l’"Instruction sur l’envoi et la permanence à l’étranger des prêtres du clergé diocésain des territoires de mission" (6) est revenu sur cette situation. Aux yeux de beaucoup d’observateurs, la permanence à l’étranger des prêtres africains prive les Eglises d’Afrique de prêtres, entendu que les diocèses d’où ils viennent connaissent la pénurie. A y regarder de plus près, les prêtres qui restent en Europe évoquent plusieurs raisons, notamment l’impossibilité pour certains de faire valoir sur le marché religieux de leur diocèse la culture acquise. Il s’en trouve qui déplorent les contradictions entre les compétences acquises en Europe et les postes qu’on leur propose. Et sur ce point, il y a un véritable "malaise" inhérent au flou et à l’arbitraire des nominations. A cela s’ajoutent parfois les tensions avec l’évêque. Il est sûr, en tout cas, qu’il y a d’autres motifs non avoués qui tiennent soit à l’intégration dans l’Eglise d’accueil ou au bien-être afférent à cette Eglise. Je ne crois pas qu’il serait excessif de reconnaître que des raisons matérielles puissent motiver le non retour des prêtres africains. Cela noté, on constatera que le profil et le rayonnement apostolique des prêtres africains ne changent rien aux préjugés inexacts de certains confrères européens. Grande est leur réticence à construire l’avenir de leurs Eglises avec des prêtres étrangers, quelles que soient par ailleurs leurs compétences. L’avenir est d’après eux avec les laïcs, les prêtres autochtones et le regroupement des paroisses. Perspective nouvelle et utile certes, mais est-ce certain qu’elle ne peut pas concrètement bénéficier de l’apport des nouveaux missionnaires du Sud ? La question peut être posée.

J’en arrive au célibat des prêtres africains. Dans l’état actuel de la discipline de l’Eglise latine, le célibat demeure une composante du statut du prêtre. Relativement au célibat, il arrive de rencontrer chez les fidèles, au moins à titre de tendances, diverses attitudes. On entend certains paroissiens dire : "Qu’on vous laisse vous marier", "Nous savons que vous entretenez telle relation… mais vivez votre relation plutôt loin de votre paroisse". Evoquer de tels propos n’est nullement approuver cette forme d’hypocrisie qui entend maintenir l’honorabilité des prêtres. Mais ceci ne veut pas dire, loin de là, qu’il n’y ait pas d’autres chrétiens qui ont une vision critique des choses. En effet, il y a d’autres paroissiens qui pensent que le célibat vécu dans la chasteté n’est pas l’apanage des prêtres exceptionnels. Ils évoquent des prêtres qui sont heureux, fidèles et épanouis dans le célibat. Et c’est vrai, de tels prêtres sont nombreux.

Loin de moi l’idée de contester la valeur ni la convenance du célibat chaste et continent avec l’exercice du ministère. Je veux simplement ici relever, d’une part, les aménagements pratiques auxquels s’accommode une partie du peuple de Dieu, et d’autre part, la dissidence discrète à laquelle s’adonne une grande partie du clergé. Les faits parlent d’eux-mêmes. Il convient certes, de ne pas attacher trop d’importance à des cas extrêmes. Mais le nombre relativement élevé de ces cas inquiète. Dans le contexte culturel de l’Afrique, le comportement réel et quotidien offre divers cas de figure. Les prêtres qui cohabitent, vivent clandestinement en concubinage deviennent de plus en plus nombreux. Leur nombre en fait une réalité sociale indéniable. Il importe de prendre la vraie mesure de cette forme de défection qui, curieusement, n’aboutit que rarement à des départs du ministère. Le plus désolant est que certains parmi les jeunes en formation s’installent de plus en plus dans des pratiques sexuelles qui éloignent du libre don de soi. Que faire lorsque les garde-fous canoniques et statutaires, le rappel de l’obligation du célibat, n’apportent pas de solution satisfaisante ? Est-il besoin de le dire ? Au-delà des atermoiements des prêtres, des discours d’admonestation des évêques africains, il en est pour préconiser d’autres modes de recrutement de prêtres. D’autres estiment judicieux de laisser la liberté de choix entre le célibat et le mariage dans l’exercice du presbytérat. Il est non seulement souhaitable mais encore nécessaire d’envisager une solution adaptée au regard du compromis permissif qui gagne du terrain. Comme le suggérait Mgr Michael Thomas Fish (Afrique du Sud) au synode africain, il convient d’affronter le problème du célibat en toute honnêteté (7). J’en reste-là.

Pour conclure

Les quelques traits que je viens de rassembler caractérisent le rôle du prêtre dans le contexte de l’Afrique subsaharienne francophone. Ils décrivent la trame de la figure sociale du prêtre africain et rendent compte de quelques problèmes qui lui sont spécifiques. Ces problèmes revêtent des accents différents selon les pays et les diocèses. Quoi qu’il en soit des requêtes différentes qu’ils induisent, ils exigent des solutions dans la ligne de l’ecclésiologie que les Eglises d’Afrique construisent aujourd’hui sur le modèle de la fraternité. Les linéaments de réponse apportés aux questions urgentes que constituent l’exercice de l’autorité, les ressources financières, la formation et le célibat des prêtres appellent certainement des approfondissements qui sont loin de simples ajustements superficiels. Il est non seulement souhaitable mais encore nécessaire d’envisager ces approfondissements avec courage. Le prochain synode africain sera-t-il une occasion de tels approfondissements ? Time will tell.

Ignace Ndongala Maduku

Professeur à l’Institut Lumen Vitae/ Bruxelles

1. Nous empruntons cette expression à E. Kodjo, … Et demain l’Afrique, Paris, Stock, 1985, p. 278. 2. Interview télévisée du Président français le 14 juillet 2006.

3. Lire L. Santedi, Les défis de l’évangélisation dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2005. 4. P. Bourdieu, "Les rites d’institution", dans Actes de la recherche en science sociale, 43, 1982, p. 172. 5. Journal Le monde, le 9 mai 2001.

6. Congrégation pour l’évangélisation des peuples (2001). Lire S. Kalamba, Chrétiens Africains en Europe ! Pour une ecclésiologie du respect mutuel et de la réciprocité intercontinentale, Kinshasa-Munich-Paris, Publications Universitaires Africaines, 2004.

7. Cheza (éd.), Le synode africain. Histoire et textes, Paris, Karthala, 1996, p. 153.


 Ces problèmes ne nous sont pas étrangers, ils sont à notre porte. ! Edmond Savajol 


 

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